
Alors que le hip-hop a largement pris la place du rock comme divertissement musical de contestation, le rock exprime chaque jour la nostalgie de son âge d’or et fantasme sa propre mort. Heureusement, face au pessimisme généralisé, quelques irréductibles rockeurs croient encore à l’avenir de la musique de Chuck Berry, Captain Beefheart et Jean-Jacques Goldman. En exclusivité mondiale, Snatch a voulu tenter de faire avancer le schmilblick, qui n’est pas spécialement alerte depuis trente ans. Heureusement, quelques esprits lumineux du monde de la musique populaire électrifiée, du spectacle vivant et de la littérature pour enfants ont accepté d’éclairer notre lanterne.
Dans notre pérégrinations sur les routes noires et dangereuses du rock n’roll circus, nous avons bizarrement, nous avons d’abord croisé quelques vieillards séniles, qui se baladaient à dos d’âne en Transylvanie, portant avec eux des mandolines et des luths polonais du XIVème siècle afin de se rendre à leur prochain concert. Un ptérodactyle les suivait, portant sur son dos les T-shirts à l’effigie du groupe et vinyles dédicacés qui allaient permettre aux vénérables stars de mettre du beurre dans les épinards et de payer leur petit-déjeuner à l’hôtel formule un de Bucarest. Port altier, cheveux longs en arrière, gammes atonales et progressions d’accord bi-pentaphoniques, mais oui ! C’était la troupe de Yes qui débarquait.
Après avoir discuté quelques minutes du dernier album de Alizée, Rick Wakeman, Steve Howe et ses comparses ont répondu à la question qui nous taraudait.
« Yes, le rock peut mourir demain, il peut même mourir hier, le prog-rock en est la preuve ».
Limpide… Comme pour étayer ces arguments, le dragon-mascotte du band dessina le logo du groupe avec des flammes dans le ciel magyar. Le rock, c’est comme les dinosaures, il peut mourir à tout moment, donc il faut veiller au grain. Les maîtres de la guitare à 18 cordes partirent, nous laissant seuls, toujours aussi perplexes. Nous nous remîmes en route.
Quelques jours plus tard, nous fîmes une étape sur les lieux du festival de Sziget, à Budapest, qui accueillera notamment cet été Iron Maiden, Muse, Gwar, Faithless, Papa Roach, The Toy Dolls, The Hives, The Specials, Gentleman & the Evolution, Danko Jones, Ska-P, Kasabian, The Cribs, Billy Talent, Gorillaz Sound System, Skindred, Bad Religion, Ill Niño, 69 Eyes, Children of Bodom, Paradise Lost, Monster Magnet, Enter Shikari, Gotan Project, Infected Mushroom, Subsonica, Lyapis Trubestkoy, K.I.Z. (du 11 au 16 août). Soudain, des éclairs inondèrent le ciel, et un solo de guitare jaillit dans la nuit hongroise : c’était Potiron, camarade du lutin à bonnet bleu le plus célèbre du monde, qui faisait un bœuf en ville avec des copains. Il nous mena à Miniville, qui organise aussi un festival cet été, dont la programmation n’a pas encore été annoncée. Grâce à Potiron, nous eûmes la chanson de rencontrer le fameux Oui-oui, qui, contrairement à l’opinion courante, a un avis très arrêté sur le rock.
Nous pénétrûmes dans la hutte de Oui-oui, qui surfait sur internet (snatch-mag.com, gonzaï, deezer) en écoutant Pavement.
Oui-Oui La Chanson De Oui Oui
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Nous lui posûmes notre question, mais occupé à réserver ses places en ligne pour le prochain concert de Pavement au Zenith de Paris le 7 mai, il détourna sa tête de head-banger frénétique. Comme seule réponse, il opina et laissa échapper un peu convaincant « oui, oui ». Peu édifiés sur le problème qui nous obsédait, mais toujours porté par l’idéal du journalisme culturel d’investigation, il fallut donc poursuivre notre quête.
Nous décidons de tenter notre chance là où tout a commencé, dans le pays où rêver est encore un droit, où Anton Newcombe trouve son inspiration si foudroyante, où Britney Spears déclenche des émeutes grâce à sa rock attitude : les Etats-Unis d’Amérique. D’ailleurs, à peine arrivés à L.A., nous filons dans un Burger King que nous a conseillé le leader du Brian Jonestown Massacre lorsque nous l’avons croisé à Paris. Au-dessus du comptoir d’om exhalent des senteurs inconnues, une télé diffuse un hit de la fraîche rockeuse californienne.
Après tant de temps de désespoir et de luttes vaines, le rock renaîtrait-il de ses cendres ? Mais oui, partout, on entend des jeunes aux hormones en pleine implosion qui subliment leur irrépressibles élans dans une musique rebelle, violente, à la fois sombre comme la mort et suave comme un cubi de Jack Daniels. Nous retrouvons même de jeunes françaises qui se sont perdues sur la route de Disneyworld. Leur réputation les a précédé auprès de nous, grâce à des confrères mieux informés que nous (http://www.gonzai.com/content/radio-activites-bitch-d%C3%A9complex%C3%A9es-et-bile-%C3%A0-facette). Aussi leur demandons nous, béats, quelques autographes pour le rédac chef, la famille et pour les vendre sur e-bay. Elles assouvissent notre désir de signatures de stars : c’est ça aussi être rock en 2010.
Seuls dans la mégolopole, nous errons, quand des sons distordus écorchent divinement nos oreilles. Comme un vaudou chilien en goguette, c’est le fantôme de Jimi Hendrix qui fait pleurer sa Stratocaster dans les ruelles de L.A. Nous nous approchons, guidés par les premières notes d’un classique du gaucher de Seattle. Surprise, ce n’est pas lui, mais une sorte de chimère entre Stevie Ray Vaughan, Étienne Daho et un Jonas Brother.
Après quelques dures négociations avec son attaché de presse, le brun au regard ténébreux comme une soirée strip-scrabble avec Debbie Harry nous convie dans sa loge. Il avoue être exténué par tant de rock n’roll, de sueurs, de sang et de larmes, mais se remémore quelques proverbes d’Eddie Barclay pour se donner du courage. De toutes façons, c’est un fan de longue date de Snatch magazine. « C’est un honneur d’être interviewé par une publication aussi prestigieuse », confie t-il avec dans la voie des trémolos aussi funèbres que ceux qu’il tirait quelques instants plus tôt de son modèle spécial de chez Fender.
Enervés par son attitude servile, nous lui rentrons dans le lard, pas de chichis avec la maison, on sort notre calepin et on envoie la question à l’ancienne, de but en blanc. L’air nullement surpris, il plante ses yeux dans les nôtres et fait voler en éclats tous nos doutes, tandis qu’une jeune fille dénudée lui offre une coupe de champagne en lui tendant ses lèvres :
« Non, nous dit John Mayer, tant qu’il y aura des beaux gosses qui feront des reprises de Hendrix en costard, le rock restera vivant. Aujourd’hui comme hier, demain et pour l’éternité. »
Nous voilà libérés, le rock n’est pas mort, il est vivant ! Il est vivant ! Abasourdis par notre bonheur, nous oublions notre déontologie, prêts à accompagner le jeune rébelle aux doigts d’or dans tous ses excès. Pris par l’ivresse de l’âge électrique, tandis que John nous fait écouter la maquette de son prochain duo avec un prince de la house, nous acceptons une coupe de la liqueur qui donne de l’énergie aux vraies rock stars. Oh non, le rock n’est pas mort. Il n’est juste plus très frais.